Pourquoi les guérisseurs ne font plus peur à la science ?

La médecine moderne mise sur des techniques hypersophistiquées tandis que les thérapeutes dits alternatifs tablent sur des énergies, des croyances et des intuitions. Bonne nouvelle: entre ces deux mondes, des passerelles commencent à se bâtir. Notre enquête et nos témoignages.

par Anne Kauffmann

Les thérapies alternatives tablent sur les énergies. © Getty Images/PhotoAlto

Les thérapies alternatives tablent sur les énergies. © Getty Images/PhotoAlto

Les liens qui existent entre médecins et guérisseurs fascinent la doctoresse Clare Guillemin. Elle-même est à la fois radio-oncologue FMH et guérisseuse à Monthey. Elle parle donc en connaissance de cause: «On l’a oublié, mais nous avons beaucoup d’éléments en commun qui datent d’avant les progrès technologiques. La médecine moderne fait des choses fantastiques, en revanche, elle perd de vue l’humain alors que c’est l’attention à l’autre qui nous réunit en premier lieu.» Une vision que partage Bertrand Graz, médecin et chercheur lausannois. Que ce soit au cours de ses missions à l’étranger – Afrique et Asie surtout – ou de sa pratique en Suisse, il a tiré la conclusion qu’«avec les guérisseurs, nous faisons le même métier: nous tentons de soulager, mais avec des outils différents».

Il y a une dizaine d’années, de tels propos auraient scandalisé. C’est moins le cas aujourd’hui. «Un médecin me confiait récemment qu’il était désormais politiquement incorrect de dire du mal des guérisseurs», sourit Magali Jenny, l’ethnologue fribourgeoise auteure des deux Guides des guérisseurs de Suisse romande. Elle ajoute que, du côté des blouses blanches, des réticences persistent, «même si l’on constate une plus grande tolérance». Pour le Dr Bertrand Graz, cette ouverture s’explique par une «véritable révolution» de la pensée médicale.

Un souffle de pragmatisme

«Dès les années 90, détaille le chercheur, principalement dans le monde anglo-saxon, l’efficacité des traitements a commencé à primer sur la connaissance de leur mécanisme.» Autrement dit: on accepte de recourir à ce qui fait du bien au patient, même si on ne sait pas (encore) comment ce résultat est obtenu. Une attitude pragmatique qui n’équivaut pas à abandonner tout esprit scientifique. «Les effets de la plupart des médecines complémentaires peuvent être testés rigoureusement et il y a énormément de recherches qui sont menées dans le monde entier», souligne le Dr Bertrand Graz. Cependant, homéopathie, médecine traditionnelle chinoise, hypnose, ostéopathie ou phytothérapie, ont gagné en reconnaissance pour des raisons souvent plus historiques que scientifiques. Le monde des guérisseurs bénéficie de cette évolution. Même si la plupart de ses représentants ne se soucient pas d’acquérir un statut plus officiel. «Je n’ai pas envie qu’on explicite ce qui se passe», déclare notamment une rebouteuse et faiseuse de secret genevoise qui préfère rester anonyme (ndlr: la publication de son nom l’expose à trop de demandes de consultations). «Quelque chose se passe, je peux faire du bien. Comment? Pourquoi? L’important, c’est que ça marche!» Et d’ajouter que «les scientifiques ne comprennent pas car on est dans une autre logique».

Un zeste de chamanisme

Jérôme Debons, anthropologue qui a consacré son mémoire au secret et travaille actuellement à une thèse sur les médecins homéopathes, confirme: «Dans ce système, il n’y a plus de frontière entre les sphères religieuse – au sens large – et médicale. Les guérisseurs sont un peu des chamans. Leurs outils principaux sont la croyance, l’intuition et la foi. Ce savoir remonte à la nuit des temps, il est bien antérieur au christianisme, même si, avec les siècles, il est entré dans la chrétienté.»

Chez notre rebouteuse genevoise, un crucifix orne d’ailleurs un mur de la salle d’attente. «On m’aide là-haut, assure-t-elle. C’est comme si j’avais un canal. Entre ce secret pour les brûlures et les hémorragies que m’a transmis mon grand-père et mes mains qui vont toutes seules là où elles doivent aller…» Quels sont donc ses rapports avec le monde médical? «Ils passent surtout par les infirmières. Du côté des médecins, j’entends maintenant des «Ça ne peut pas faire de mal». C’est déjà ça! Il y en a qui m’appellent, pour eux ou leurs proches, mais ils ne le disent pas autour d’eux!» Son numéro est connu dans une Maison de naissance et aux HUG; pourtant très peu d’appels lui proviennent de l’hôpital. Interrogée, l’institution reconnaît que les coordonnées de quelques «coupeurs de feu» circulent dans certains services, mais qu’elles ne sont données qu’à la demande expresse des patients. Pas de collaboration donc dans ce sens, alors que la faiseuse de secret dirige systématiquement vers la médecine officielle ses consultants souffrant de brûlures trop profondes ou trop étendues.

Une histoire de conviction

«Cela s’ouvre quand même, enfin!» assure le Dr Clare Guillemin qui a plongé dans le monde des thérapies parallèles, il y a une dizaine d’années, poussée par ses patients. Ceux-ci, pour la plupart, franchissent en effet sans difficulté les barrières qui séparent encore médecins et thérapeutes «non officiels». «Les cancéreux se tournent souvent vers d’autres thérapies. Je me suis demandé si cela donnait des résultats et je suis allée voir, en scientifique curieuse.» En effectuant cette démarche, Clare Guillemin renouait avec ses convictions profondes: «Quand j’avais 12-13 ans, je disais que tout ce qu’on vivait était dans l’esprit. Après, j’ai fermé les écoutilles et j’ai fait une carrière de médecin traditionnelle avec une spécialisation hypertechnique.» Y ajouter des pratiques anticonventionnelles comme le secret ou le magnétisme – elle dit avoir des mains guérisseuses – n’est pas allé de soi. «J’y ai souvent été à reculons. J’avais peur d’être exclue par mes pairs, de perdre ma crédibilité. Mais je devais le faire…» Aujourd’hui, même «si des confrères rigolent», elle est convaincue de pouvoir accompagner plus complètement ses patients. Quant aux mécanismes à l’œuvre dans sa pratique de guérisseuse, Clare la scientifique fait référence à la physique quantique: «On va chercher des énergies ailleurs, dans d’autres plans, plus subtils, de la réalité. De quelle manière? C’est très mystérieux, mais un jour on saura de quoi il s’agit.» En attendant, pourquoi se priver d’y recourir… «Dans le monde rationnel, il y a aussi des choses inexpliquées, rappelle la médecin. Prenez l’aspirine. Elle produit des effets mais on ne sait pas pourquoi. Faudrait-il y renoncer?»

La voie de la sensibilisation

Si les soignants de tous bords faisaient preuve de la même ouverture d’esprit que leurs patients – en Suisse, près de la moitié de la population consulte aussi en dehors des clous – nous aurions tout à y gagner. On en prend peut-être le chemin. A Genève et à Lausanne, les étudiants en médecine suivent tous des cours de sensibilisation aux médecines complémentaires, tandis que l’hypnose, longtemps regardée avec suspicion, fait son entrée dans les hôpitaux. Dans les pays anglo-saxons, toujours en avance dans ce domaine, la combinaison de la doctrine officielle avec des thérapies complémentaires reconnues – dite médecine intégrative – progresse.

«La médecine moderne s’est trop focalisée sur le matériel et a ignoré l’immatériel, relève Jean-Dominique Michel, un anthropologue genevois qui est aussi thérapeute et faiseur de secret. Une fois son prestige acquis, elle a trop souvent succombé à une dérive déshumanisante qui a atteint ses limites. Cela me réjouit de voir que l’on redécouvre que l’aptitude à soigner par l’intention et l’énergie fait partie du système de base de l’être humain. Je suis convaincu que d’ici à vingt-cinq ans, les représentants des différentes disciplines thérapeutiques pourront enfin collaborer pleinement!» Et, enfin, réconcilier l’esprit et le corps qui se nourrissent l’un l’autre, mais que l’on a encore trop tendance à envisager séparément.

Le Who Is WHO des Guérisseurs

  • Les faiseurs de secret Ils sont le plus souvent issus d’une lignée. Ils transmettent parfois leur savoir à des personnes qu’ils jugent dignes de confiance. Brûlures, hémorragies et verrues sont les cibles les plus communes du secret. Aujourd’hui, il se pratique surtout à distance. La Suisse a inscrit le secret sur le registre du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
  • Les rebouteux Contrairement aux faiseurs de secret, ils doivent toucher le corps de leurs consultants. Ils procèdent par massages et manipulations du système musculaire et osseux.
  • Les magnétiseurs Apparus au XIXe siècle, ils travaillent par imposition des mains et avec les énergies. Ils peuvent recourir au pendule.

En Suisse, ceux qui pratiquent ces techniques liées à l’utilisation de formules ancestrales de guérison et à des capacités extrasensorielles, sont issus de tous les milieux et exercent en général un autre métier. La tendance est toutefois à la professionnalisation.

L’attitude ad hoc

Trouver un bon guérisseur Comment savoir qui est digne de confiance et éviter les charlatans qui se bousculent sur ce qui est devenu un «marché» très intéressant? Hormis les recommandations via le bouche-à-oreille (les meilleures), il faut savoir qu’un guérisseur responsable

  • a) dira qu’il va «essayer» ou «faire de son mieux», jamais qu’il va vous guérir à coup sûr ou qu’il fait des miracles;
  • b) pratique gratuitement ou pour une somme modique (pour les autres thérapeutes, se méfier quand les tarifs dépassent les 100 à 150 fr./l’heure);
  • c) ne prend pas le pouvoir sur son patient, n’essaie pas de diriger sa vie ni ne lui ordonnerait d’arrêter un traitement médical.

Etre un bon patient C’est très simple: il faut jouer la transparence et dire à son médecin si l’on recourt à d’autres thérapies. Cela permet d’éviter les éventuelles interactions négatives.

En savoir plus

Tout sur la question

Faire connaître les approches de santé complémentaires et analyser leurs relations avec la médecine officielle, tel est le but de ce petit livre rédigé sous la direction du Dr Bertrand Graz. Spécialiste en santé publique, celui-ci est aussi l’un des responsables, à Lausanne, de l’enseignement de ces pratiques aux futurs médecins.
«Les médecines complémentaires», Bertrand Graz, collection le Savoir Suisse, 2012.

Des témoignagesPréfacé par Rosette Poletti, cet ouvrage fait une large place aux témoignages. Du Dr Clare Guillemin qui, dans son cabinet, allie médecine de pointe et pratiques de guérison, de ses patients, et des thérapeutes avec lesquels elle collabore.
«Cancer et sens de la vie», Clare Guillemin Munday, Sylvie Blanchon, Ed. de l’Aire, 2012. 
La guérison, ce mystère

Anthropologue de la santé, chargé de cours à l’uni, thérapeute et coach, le Genevois Jean-Dominique Michel traite du pouvoir de guérison et de ses mystères, auxquels il a lui-même été initié. Il plaide pour la collaboration entre médecine officielle et pratiques alternatives.
«Chamans, guérisseurs, médiums», Jean-Dominique Michel, Ed. Favre, 2012 (2e édition).

Le dernier guide romand

En 2008, le premier guide de l’anthropologue fribourgeoise Magali Jenny avait connu un succès fracassant (56 000 ex). Témoignages, portraits et liste actualisée sont au sommaire du deuxième tome qui analyse également la tendance à la professionnalisation des guérisseurs.
«Le nouveau guide des guérisseurs de Suisse romande», Magali Jenny, Ed. Favre, 2012.

 

Témoignage

«Il faut jouer sur les deux tableaux»

Véronique Delacrétaz, 50 ans, Lussery-Villars (VD) «En avril 2012, une mammo de routine a détecté une tumeur. A l’époque, ma vie redémarrait: après un burnout, j’avais un nouvel emploi de secrétaire. J’étais ravie et voilà qu’on m’annonçait que j’avais un cancer! Tout est allé très vite, l’opération, la chimiothérapie, puis la radiothérapie, un véritable tourbillon plein de peurs et d’angoisses. Le suivi médical a été très bon, mais j’ai souffert d’un trop grand cloisonnement entre spécialistes. Ils s’occupaient chacun d’une partie de moi, pas de moi comme personne. Cette prise en compte globale, je l’ai trouvée ailleurs. D’abord auprès d’un guérisseur recommandé par des amis. Au téléphone, il m’a simplement demandé mon nom, mon âge et de quoi je souffrais. Je l’appelais en cas de besoin, comme pendant la chimio pour mes terribles douleurs et les nausées. En général, c’était matin et soir, mais il y a eu des jours où je lui téléphonais 5 à 10 fois, tellement j’étais mal. Après, j’éprouvais un sentiment de réconfort physique et moral, une sensation de bien-être. La radiothérapie, il n’était pas certain que je devais la faire, mais, au fond de moi, une petite voix me disait d’aller jusqu’au bout. J’ai aussi fait du reiki pendant tout le traitement. Jamais je n’ai pensé recourir exclusivement à des méthodes parallèles. Pour moi, elles étaient une béquille, quelque chose pour me soutenir. Il faut jouer sur les deux tableaux. C’est ce que j’apprécie avec le Dr Guillemin. Je l’avais déjà vue à l’époque de mon burnout, j’ai repris contact au moment de la radiothérapie. Elle m’a adressée à une spécialiste formidable! Grâce à elle, mon oncologue a été d’accord pour une pause dans l’hormonothérapie que j’avais très mal supportée au début. Je vois cette thérapeute une fois par mois. Elle est simplement à l’écoute et elle recentre mes énergies. Je ressors de ces séances plus légère, toute nouvelle. De culture protestante, je crois à une force très puissante de «là-haut». Je témoigne, parce que j’espère que cela aidera d’autres personnes. Cette maladie a été une expérience de vie. Elle m’a fait redécouvrir ma vocation, les soins, l’écoute, moi qui, à la base, suis aide en pharmacie. Un jour, pourquoi pas, je pourrais revenir dans un domaine paramédical, en parallèle à ma charge de municipale dans ma commune.»

 

Source: http://www.femina.ch/sante/news-sante/pourquoi-les-guerisseurs-ne-font-plus-peur-a-la-science?page=0,0

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