Présentation de l’Ayurvéda par Jean Papin

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D’aucuns m’ont souvent reproché, peut-être avec raison, d’avoir la dent dure au sujet des traditions indiennes concernant aussi bien le yoga, la médecine ou certaines écoles philosophiques, Si j’ai préféré les voies rudes et froides des écoles de pensée les plus prestigieuses et souvent les plus austères, c’est parce qu’elles représentent la vision authentique et la plus satisfaisante de l’ordre du monde, le dharma, c’est-à-dire la réalité de l’univers dans lequel nous sommes impliqués. Il m’est devenu détestable de supporter toutes les édulcorations, soit disant nécessaires, pour céder à la mode et aux exigences d’un public avide d’exotisme ou de velléités holistiques. Devant la multiplication des articles et des publications concernant l’Ayurvéda, lesquels inondent l’Occident en mal de médecines « parallèles », force est de constater la complaisance et surtout l’indigence de la plupart de ces écrits. Si bien que cette médecine ancestrale mais toujours vivante se trouve dévoyée par des personnages dont le souci majeur est avant tout pécuniaire. Aux USA et en Europe, de nombreux médecins (même indiens), pseudo-scientifiques et souvent prosélytes du « new-age », proposent des théories et des thérapeutiques aberrantes, glanées de-ci de-là dans les textes et la pratique; ils en extraient des conclusions toutes personnelles qu’ils divulguent à l’envi au grand dam de quelques gogos extasiés. Par décence, je ne citerai pas les noms de ces imposteurs pour surtout ne pas leur faire la publicité qu’ils ne méritent pas. Ils ont même inventé la « marmathérapie »! Par contre, loin de moi l’idée de dénigrer systématiquement l’effort de ceux qui, en Occident, pratiquent en toute sincérité les massages ayurvédiques, pour soulager les simples maux de nos contemporains et quand ils se sont instruits auprès de professeurs compétents et vont régulièrement se perfectionner à la source, c’est-à-dire en Inde, au Kérala ou au Karnataka.

 

Cependant, il y a plus grave lorsque s’ajoute une prétention médicale accompagnée d’un souterrain détournement des sources de l’Ayurvéda. Dans une conférence récente et remarquable, nommée « thé disguise », le docteur K.P Muralidharan, principal de l’Ayurvéda Collège de Coimbatore, fait une mise au point sévère de ce qu’il appelle avec beaucoup d’à-propos le « travestissement ». Il constate et déplore que, même en Inde, une tentative d’amalgame entre les concepts de l’Ayurvéda traditionnel et les connaissances de la biologie et de la médecine moderne, a abouti à la notion « d’ayuropathie », mot qui, maintenant, se substitue volontiers à celui « d’Ayurvéda » dans le milieu médical. Cela lui semble significatif d’une volonté de moderniser et de populariser cette médecine en la détournant de sa véritable voie et en modifiant son nom même. Il donne de nombreux exemples pratiques, basés sur sa propre expérience et les résultats des traitements obtenus simplement grâce au diagnostic et aux thérapies traditionnelles, non adaptés systématiquement aux conclusions péremptoires de la science occidentale (cf. le site : punarnava. ayurveda.com, ou punarnava.org). Mélanges, édulcorations, déguisements, prétextes d’adaptation, autant de dérives risquant de placer le patient dans la plus inconfortable des situations, car les deux sciences peuvent certainement se confronter, peut-être se compléter, mais jamais s’amalgamer. Cela ne signifie nullement qu’il faille considérer les sciences traditionnelles comme infaillibles en raison de leur ancienneté. Elles contiennent des archaïsmes intolérables; tout comme les nôtres qui présentent nombre de prétentions injustifiées. Tout doit être étudié, réétudié et sans cesse remis en question. La médecine ayurvédique n’a rien d’empirique; elle ne se résume pas à un savoir de « bonne femme ». C’est une discipline exigeante, rigoureuse et complexe qui ne supporte aucun amateurisme. Déjà, la Carika samhitâ dénonçait dans de nombreux chapitres, les méfaits des charlatans, preuve, s’il en est, que les imposteurs sont légions et sévissent toujours à toute époque. Si l’on désire approfondir et étudier cette médecine pour, un jour, la pratiquer, il faut sortir de ses préjugés, en comprendre les arcanes et aller en Inde, au Kérala ou au Karnataka, auprès des meilleurs spécialistes, et savoir les choisir. Si l’on veut se faire soigner d’une grave maladie par l’Ayurvéda, il faut également disposer de temps, réaliser quelques économies et faire le voyage en Inde. Des praticiens avertis sauront vous soigner dans des hôpitaux spécialisés. Aucune structure sérieuse n’existe en Occident. / D’ailleurs, en France, la législation actuelle ne le permettrait pas. En outre, un autre problème se pose : cette médecine semble difficilement exportable. La première raison est l’extrême difficulté d’obtenir les substances indispensables et les produits frais nécessaires à la fabrication des formules pharmaceutiques, d’autant que, maintenant, la législation européenne a interdit l’importation de nombreuses plantes médicinales jugées dangereuses par des experts aussi pointilleux qu’incompétents. Ensuite, la fabrication des médicaments exige des triturations, des cuissons très élaborées, des manipulations et un savoir-faire encore un peu trop éloignés de notre attitude d’hommes pressés. Pour réaliser des projets sérieux dans ce domaine, il faudrait surtout réunir des chercheurs et des médecins expérimentés et déterminés. Enfin, il est très possible que les moyens thérapeutiques employés ne conviennent pas à nos compatriotes habitués aux médications rapides et prétendues souveraines, aux chimio et radiothérapies ou autres interventions redoutables et définitives.

 

L’Ayurvéda, tout comme l’homéopathie uniciste, n’est cependant pas une médecine douce. Qui, de nos jours, se sent prêt à affronter la sudation éreintante, les vomissements, les purges drastiques, les lavements, les instillations, la prise de remèdes parfois bizarres et inquiétants, suivis de régimes alimentaires indispensables mais souvent peu ragoûtants en accompagnement obligatoire de tout traitement valable? Loin de nous, toutefois, l’idée de décourager les bonnes volontés et le désir de vivre mieux, en harmonie avec la nature, les éléments et le cosmos ! Mais, en conséquence, la plupart de nos contemporains, malgré tout avides d’une certaine pureté de vie, préféreront la facilité (par paresse ou par bêtise) et les approximations des marchands de bien-être qui ont flairé la manne et leur proposent une variété considérable de produits frelatés, inefficaces, très chers, mais joliment emballés. Et l’incroyable arrive : ils y trouvent grande satisfaction ! Au risque de redites, je me dois de répéter avec insistance ce que j’ai plus longuement développé dans les introductions et les notes des 3 volumes (1378 pages) consacrés à la traduction du traité fondamental de la médecine ayurvédique, la Caraka samhitâ (éditions Almora- 2006-2011). L’Ayurvéda est une théorie complexe et globale qui insiste sur la relation permanente des êtres vivants et des forces cosmiques, les grands éléments fondamentaux (mahâbhûta) constitutifs de l’univers. Les substances différenciées des organismes vivants sont directement issues d’eux et forment les sept constituants corporels (dhâtu), c’est à dire, le chyle, le sang, la chair, la graisse, l’os, la moelle et le sperme. Le chyle (rasa) est la substance « essentielle ». Donc, il représente l’essence, la saveur primordiale, désignée par le même mot (rasa), le signe de toute chose. L’énergie vitale présidant à l’immunité (ojas) siège dans le coeur et imprègne ces sept constituants en leur donnant vie. Trois éléments, l’air, le feu et l’eau, interviennent directement dans le fonctionnement organique; quand ils sont déréglés la maladie s’installe et ce dysfonctionnement devient la cause des trois troubles ou tridosha. L’air (vâta) se présente comme dans la nature, sous la forme du souffle ou énergie vitale de la respiration (prana); le feu (pitta) sous forme de bile et l’eau (kapha) sous celle du phlegme ou liquide lymphatique. Chacun possède cinq variétés (cf. le détail dans les notes de la Section I, volume I). Tous les diagnostics consisteront à déterminer non seulement les symptômes mais aussi le rôle prépondérant que ces trois éléments jouent dans l’apparition et le développement de l’affection. L’étiologie y tient une place importante. Bien que les superstitions, la mystique et une certaine magie n’en soient pas absentes, la Caraka samhitâ se réclame avant tout de la rationalité. Quelques constatations contribuent à nous assurer de la valeur de cette grande médecine :

 

La place fondamentale des trois éléments humoraux (dosha) constitutifs des être vivants en relation avec les cinq grands « élémentaires » universels. Il s’agit bien de la reconnaissance d’une nature cosmique et de l’interdépendance des êtres et des choses à toutes les échelles possibles, ce que la physique nouvelle nous fait brillamment découvrir maintenant. A propos des dosha, nous devons dépasser la symbolique un peu naïve des trois éléments familiers et y introduire la notion nucléaire : neutron (air), électron (feu et plasma cosmique ionisé), proton (eau). La relation s’étend aux trois qualités de la manifestation (guna) que nous retrouvons dans l’être vivant, c’est- à-dire : clarté et neutralité (sattva-neutron), agitation (raja-électron) torpeur et masse (tamas-proton). (cf. notes 4-9 et 10. Section I. Chap. I, in Caraka samhitâ).

 

L’importance des six saveurs. Ce « suc vital », rasa, représente la substance primordiale des sept constituants corporels (dhâtu). On le retrouve dans les plantes et dans tous les produits que l’on absorbe. L’équation saveurs-éléments ou essence-substance, rasa-dosha, s’impose sans cesse pour définir la juste thérapeutique et la plus pertinente diététique (Section III. Chap. 7). L’attention portée au mode d’assimilation (vipâka) et aux propriétés énergétiques générales et particulières (virya et prabhâva) renforce l’importance du rôle des saveurs dans la prise des substances et dans l’alimentation et prouve combien le savoir des anciens était avancé dans ce domaine. Ils avaient décelé avec une grande précision ce que nous connaissons maintenant très bien : certaines substances se transforment au moment de la bioassimilation, ce qui a pour conséquence de « réfréner » les saveurs. Par exemple, certaines plantes ou denrées de saveur amère deviennent piquantes en assimilation; d’autres qui sont sucrées et douces deviennent acides en assimilation ou vice versa. C’est donc une donnée essentielle pour l’établissement de la thérapie, du régime alimentaire (Section I- Chap. 26) et de l’équilibre acido-basique. Le rôle du psychisme (sattva) dans l’apparition et l’évolution des maladies. 90% des affections, y compris les maladies infectieuses ou épidémiques, ont des incidences psychiques. Nous ignorerons cependant les effets provenant des « vies antérieures » que le texte évoque souvent. Il s’agit d’un réflexe naturel dans la culture indienne. Nous retiendrons plutôt la nécessité d’une hygiène mentale et l’investigation de l’inconscient et du subconscient comme complément indispensable à l’établissement du diagnostic. L’étude minutieuse du comportement. A partir du tempérament individuel issu de l’atavisme, de la prédominance d’un élément et des habitudes alimentaires et sociales, de précieux renseignements sont recueillis pour l’orientation du diagnostic et du traitement. On traite avant tout une personne et un terrain, non une maladie qui n’est que la conséquence d’un dérèglement. L’incidence capitale du lieu et du moment. Selon les saisons, les heures, les régions et les biotopes, les indications et les applications thérapeutiques évoluent en fonction du rasa et de l’aggravation ou de l’apaisement des dosha. L’observation rigoureuse. Elle s’attache à l’étiologie, aux symptômes, à l’environnement du malade, à de multiples facteurs causals, au questionnement et à l’inférence. La pratique médicale exige donc une longue expérience. Le régime alimentaire et l’hygiène de vie. Partant du principe incontestable que « nous devenons ce que nous mangeons », l’Ayurvéda définit le physique comme un « corps de nourriture » (annamaya kosha). La diététique sera donc reine en Ayurvéda. Notons que dans la Caraka samhitâ nous ne trouvons aucun interdit systématique concernant la viande ou les boissons alcooliques si ce n’est un avertissement sur leur abus. En outre, il n’existe pas de cuisine ayurvédique; les régimes sont prescrits pour chaque patient selon son affection et son tempérament. Le végétarisme strict a été imposé tardivement avec l’essor de la religion vishnouite et d’un certain puritanisme. Par contre, l’obsession de la pureté (shuddha), dans l’Inde traditionnelle, s’apparente presque à une pathologie. Elle entraîne un grand nombre de préjugés et de comportements aberrants. Une opposition totale à tout acharnement thérapeutique. Cette pratique inutile et malsaine est considérée comme une faute. C’est une grande sagesse dont nous devons tirer leçon. La pratique de la dynamisation des remèdes. Dans les hôpitaux ayurvédiques, on ne pourrait concevoir l’administration des substances brutes. Les mélanges de plantes et autres matières se pratiquent toujours selon la méthode ancienne. Les substances sont broyées, triturées, cuites et secouées pendant des heures, voire des jours, afin de les « dynamiser », c’est-à-dire de leur permettre de délivrer leur pleine puissance énergétique. Les plus récentes découvertes de la théorie vibratoire nous aiderons à comprendre ces phénomènes qui décuplent et libèrent l’énergie.

Enfin, un grand savoir pharmacologique et une immense connaissance botanique. La Caraka samhitâ fait état de nombreuses substances, minérales, animales et végétales dont elle définit avec une précision étonnante les propriétés et les applications thérapeutiques. Notre texte ne décrit pas moins de huit cents plantes. Les anciens ne possédaient aucun des outils scientifiques précis dont nous disposons pour la recherche. Pourtant, rien ne leur avait échappé dans les domaines pharmacologique, pharmacodynamique et pharmacocinétique. Comment s’y prenaient-ils ? C’est une question importante que je ne peux développer ici car, elle se confond d’assez près aux techniques chamaniques; mais, ce n’est certainement pas, comme sans cesse, le prétend le texte, par l’intervention d’Indra.

 

 

Dans de nombreux écrits concernant la vulgarisation de l’Ayurvéda (vulgarisation signifie « rendre vulgaire », l’étymologie est toujours significative), nous constatons de fréquents amalgames entre le yoga, les théories Sâmkhya, les cakra, la kundalini, les dosha, les éléments fondamentaux, etc. Si ces relations sont évidentes et certaines, on s’aperçoit très vite qu’elles ont été exploitées sans discernement et bien souvent interprétées de façon absurde. La prétendue volonté de respecter la tradition peut devenir le signe de la plus grande stupidité. Les textes fondamentaux de l’Ayurvéda contiennent des archaïsmes intolérables qu’il est également utile de dénoncer: mépris des femmes et des pauvres, brahmanisme autoritaire et omniprésent, obscure fatalité du karma, rituels obsolètes, etc. Dénoncer ces vieilleries n’est point faire outrage à la tradition. Cédant à la contrainte védique et au brahmanisme autoritaire et tout puissant (qui d’ailleurs sévit toujours dans l’Inde actuelle), les auteurs des grands traités ayurvédiques se sont plies aux exigences de la religion et des paradigmes en vogue à cette époque, en adjoignant, dé-ci dé-là à leurs prescriptions médicales des rituels magiques, des invocations ou des récitations de mantra, des hommages aux vaches et aux brahmanes. Mais on ressent que toutes ces pratiques étaient plaquées aux strictes thérapeutiques, afin de répondre au conformisme des institutions religieuses en place. (Dans ses écrits, Jean Filliozat souligne ce fait qui ne manque pas d’avoir un impact psychologique sur les populations imprégnées de ces croyances). En vérité, l’intérêt de ces traités ne réside pas dans ce conservatisme de convenance qui les aurait condamnés à une désaffection rapide, puis à l’oubli. Les auteurs ont, sans cesse, mis en exergue les deux préceptes fondamentaux donnant à une science toute sa valeur et sa crédibilité en lui assurant un statut d’authenticité incontestable; à savoir : observation et raisonnement. Ces deux critères invoqués à l’envi dans la Caraka samhitâ et précisés encore à la fin du dernier chapitre, restent les piliers de la science actuelle et digne de ce nom. En leur absence, toute conclusion devient incertaine et approximative. Caraka l’affirme vigoureusement : « obtenir un succès sans raisonnement n’est qu’un coup de chance » (Section VIII. Chap.ll.28). Grâce à eux, l’Ayurvéda a survécu, traversant les temps sans s’altérer. C’est une preuve de sa modernité, de son efficacité et de son essor prometteur.

 

Le professeur Prithwindra Mukherjee nous a suggéré avec pertinence que l’influence ancienne de la doctrine des Cârvâka avait largement contribué à cette orientation de la pensée vers une rigoureuse rationalité (les théories Cârvâka, ou Lokâyata, ont été abusivement qualifiées de « matérialistes » parce qu’elles réfutent l’Âtman, le karman et la réincarnation, mais cette doctrine, possiblement antérieure aux Vedas, ne peut être comparée à ce que les occidentaux nomment matérialisme). Les praticiens avertis et les spécialistes indiens actuels ne s’y sont pas trompés. Respectueux d’une tradition médicale qui a fait ses preuves, ils ont su négliger pour autant ses pratiques surannées et ses codes religieux qui ne sont que billevesées. S’ils en tiennent encore compte, c’est uniquement pour répondre à la psychologie indienne encore si attachée à son passé religieux. Il est extraordinaire, mais finalement logique, que cette médecine se maintienne et se développe avec succès. C’est une leçon de longévité à méditer. A nous aussi de veiller à ce qu’elle ne soit pas dévoyée.

 

Auteur :

Jean Papin, pratiquant de yoga, sankritiste, orientaliste, écrivain spécaliste de l’Inde, traducteur de la Caraka Samhita (Traité fondamental d’Ayurvéda).

 

Source: http://www.medecine-douce-alternative.fr/bien-etre/ayurveda/presentation/jean-papin.php

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